EDUC: Enonciation Décimale - Usage Correct

Pourquoi
pour lire : 60, 70, 80 et 90, sur cette rive du Léman dit on :
"soixante", "septante", "huitante" et "nonante"
(like "sixty", "seventy", "eighty", "ninety"),
alors que sur celle d'en face on dit :
"soixante", "soixante-dix", "quatre-vingt" et "quatre-vingt-dix"?

D'abord, pour sourire, une petite histoire:
    Une après-midi de forte affluence à la FNAC de la rue de Rennes à Paris, la foule se presse en rangs serrés vers les caisses. A mon tour je paie mes achats, par chèque de 476 FRF = "quatre cent septante six francs" (français).
    La caissière vérifie et je vois naître en elle une inquiétude... Elle se lève soudain et hèle une autre caissière, toute aussi pressée qu'elle par le défilé incessant des clients: "Eh! Brigitte, est-ce qu'on peut accepter un chèque écrit à moitié en français à moitié en belge?". Rires, regards amusés du public sur le "belge" de service.
    Nullement honteux, j'étais ravi de mon effet...
    Dénouement: le chèque a bien dû être accepté, l'énonciation décimale correcte ayant toujours cours légal!

Voici donc, pour résister à ceux qui croient, bien à tort, que le bon usage vient toujours de Paris, la véritable histoire de ce fait linguistique très révélateur des mécanismes de
la diffusion culturelle:

    Aux temps anciens de nos (bons?) rois les unités et systèmes de mesure avaient la saveur et la variété de nos terroirs: une livre valait vingt sols/sous, un sou douze deniers et un denier quatre liards (ma mémoire me trompe peut être sur le nom de ces dernières unités) , on toisait les gens, il fallait une verge pour mesurer la longueur des tissus (mais la verge n'était pas la même à Lyon, à Lille ou à Paris), bref c'était délicieux pour le calcul mental.

    Vinrent les savants éclairés par les Lumières chargés par le nouveau Pouvoir Révolutionnaire de mettre un peu d'ordre et de simplicité dans tout cela. Vous connaissez la suite, elle s'appelle système décimal et métrique, tout ce qui pouvait se mesurer devait l'être avec des unités universellement compréhensibles comme le mètre, "dix millième partie du quart du méridien terrestre", et l'on devait abandonner pour compter les bases 12 (celle-ci pourtant bien commode pour les divisions par 2, 3 ou 4) et 20 (4 vingts, 5 vingts, 6 vingts et ... 15 vingts se disaient et, surtout, se pensaient alors aisément).

    Mais emportés par leur ferveur unificatrice ils s'attaquèrent à des grandeurs dont la physique n'était pas la seule maîtresse : le franc devaient selon eux valoir éternellement 5g d'argent pur et le temps social devait être rythmé par le calendrier républicain, ses décades (10 jours) au lieu des semaines (repérées depuis la nuit des temps par les quatre phases de la lune 7j x 4 = 28j).

    La suite est plus politique que scientifique: pendant que les républicains s'efforçaient d'apprendre aux lointains Départements les nouvelles façons de compter, mesurer (et penser!), Paris recomposait entre le nouveau et l'ancien et l'Empereur, pour s'assurer de plus d'obeissance et pactiser avec l'Eglise, abandonnait le calendrier républicain. Le temps reprenait ses cycles: l'année ses divisions irrégulières en mois et semaines, le jour ses divisions en bases 12, 20 et 60. Si le (centi-)mètre, le (kilo-)gramme et la seconde restaient les unités universelles, la façon de lire les nombres et de compter reconnaissait les différents usages anciens et nouveaux.

    Quand la République et ses" hussards" - les instituteurs! - sont revenus, les petits enfants dans toutes les Ecoles de Paris et des lointains Pays, si leurs parents l'avaient oublié, ont réappris de leur maîtres le système décimal et la lecture correcte des chiffres:  "soixante", "septante", "huitante" et "nonante". Les bibliophiles (dont je suis) retrouvent aisément trace de cet enseignement dans tous les manuels scolaires jusque dans les années de l'entre-deux-guerres.
Ils mentionnaient seulement comme un parlé ancien toujours en usage, l'énoncé en base 20 qui fait dire, par exemple, "soixante seize" et "soixante dix-sept" (ou "soixante-dix sept" ?) au lieu de "septante six" et "septante sept".

    Et voilà que, vers les années 50 (?), les instituteurs ont abandonné cette honorable mission, parisiens en tête.
Le ridicule étant un des mécanismes fondamentaux de l'identification/distinction sociale, les derniers pratiquants de l'énonciation décimale correcte habitant les "lointaines provinces" (Dauphiné, Languedoc...) ou même le "proche étranger" (Belgique, Suisse seulement car le Québec n'avait pas connu la Révolution), les parisiens devinrent fiers de leur "quatre-vingt" et rigolent encore à ce jour (ou s'énervent qu'on ne parle pas "bon français") quand on dit "huitante" ou "octante"...

Voici maintenant quelques faits importants à connaître:

    Aucune Loi de la République Française n'étant venu interdire l'usage de l'énoncé décimal correct dans les actes légaux ou commerciaux, vous pouvez:

- libeller vos chèques en énonciation décimale correcte, votre banquier devra l'honorer et votre percepteur ne devra pas vous le renvoyer avec, dans un formulaire préimprimé, une croix dans la case "différence entre l'écriture en chiffres et l'écriture en lettres" (dans ce cas retournez-le, avec véhémente protestation républicaine, vous aurez gagné un bon mois pour votre trésorerie)

- donner votre numéro de téléphone de façon claire, par chiffres séparés "à l'américaine", ou par paires en énoncé décimal correct, voire par triplet si c'est plus clair. France Télécom veut-il vraiment que j'énonce le 01 69 60 78 87 par "zéro un soixante neuf soixante soixante dix huit quatre vingt sept" ?

- parler en énonciation décimale correcte, vous testerez ainsi facilement tout à la fois le lieu d'origine et/ou l'ouverture d'esprit de vos interlocuteurs et, s'ils sont récalcitrants et que vous êtes, un peu, "donneur de leçons",
leur raconter l'histoire de ce fait culturel qui est d'autant plus  inconscient qu'il touche à un vocabulaire de base!

- citer le dictionnaire de l'Académie Française !

Quelques remarques enfin:

- faut-il dire "huitante" (on dit bien "huit") ou "octante" (comme pour "octobre", le huitième mois de l'année julienne)?
Acceptons les deux! L'un sonne plus français moderne, l'autre tradition latine.

- il semble qu'aucune autre langue d'Europe occidentale ne fasse encore ainsi référence à la base 20, pas même l'anglaise! ("Why these French people can't say seventy-six and they have to say sixty+sixteen?").
Pauvres étrangers qui cherchent à parler le "français correct"...

Vous aimez? devenez un EDUCateur!

Jean-Marc Saglio, Lausanne le 30/06/2000



PS: si, décidément, vous êtes un résistant aux usages dominants injustifiés, je vous propose aussi de résister, avec "l'EuroVisuel", à la domination du "tout numérique".

Reçu de Pol Califice, Bruxelles le 27/04/2001: << Ce qui m'énerve également, c'est cette stupide habitude qui a été prise de modifier les noms des repas en "petit-déjeuner, déjeuner, dîner".  Salutations francophones.>>